Située entre l’Afrique Noire et l’Afrique du Nord, la Mauritanie a joué pendant les premières années de son indépendance en 1960 un véritable rôle de trait d’union entre ces deux espaces. Les cultures arabes, berbères, toucouleurs, soninkés, wolofs et bambaras se sont côtoyées et fécondées mutuellement, des siècles durant. Cette dynamique exemplaire a été soulignée par tous les observateurs politiques et économiques qui s’intéressent au pays. Malgré quelques conflits inter-ethniques (arrestations de 19 noirs mauritaniens en 1966, arabisation de l’enseignement, expulsions vers le Sénégal de nombreux noirs mauritaniens en 1989…) qui ont eu des conséquences sociales et économiques non négligeables, une certaine stabilité a toujours régné dans le pays. Les rapports entre les différentes communautés nationales ont globalement été bons. Mais depuis quelques années maintenant, la situation nationale, exacerbée par les printemps démocratiques arabes et la crise sociale et politique à l’oeuvre, tend à cristalliser et à compliquer les rapports entre les acteurs de la vie mauritanienne.
Les rapports entre le pouvoir en place et une partie de l’opposition politique sont par ailleurs de plus en plus conflictuels du fait de différents déficits (démocratiques, sociales, économiques…). Ils n’ont en réalité jamais cessé de l’être depuis le coup d’état de 2009. C’est dans ce contexte que le gouvernement mauritanien a lancé, depuis plusieurs mois, un enrôlement, appelé par certains “recensement” de la population. Il s’agit selon lui de recenser tous les mauritaniens et de créer un fichier national fiable de la population. Mais les informations qui parviennent des centres d’enrôlement ne sont pas rassurantes. Des noirs mauritaniens sont, dit-on, exclus pour divers prétextes. Les tentatives de persuasion des pouvoirs publics n’y font rien. Les manifestations de jeunes, dénonçant les conditions de cet enrôlement, sont de plus en plus nombreuses dans les villes mauritaniennes. Les récentes protestations qui se sont déroulées à Kaédi, sud du pays, en sont révélatrices. Aux jeunes manifestants, la police a opposé une violente charge qui ne se justifie pas. La ville a par ailleurs été bafouée, meurtrie et martyrisée par les bruits des bottes, jusque dans les entrailles des vieux quartiers de Gattaga et de Touldé. Cette occupation policière à outrance pourrait être définitive, même après le retour de l’accalmie. La violence pérpétrée par les forces de l’ordre est condamnable. Face à elle, des jeunes ont incendié quelques bâtiments publics. Aucune revendication, fut elle juste, ne peut cependant se justifier par la détérioration de biens publics et privés. Les actes de vandalisme perpétrés et les incendies provoqués sont tout aussi condamnables.
Des centres de recensement remontent des rumeurs d’exclusion et d’humiliation d’une partie des mauritaniens noires. Certains d’entre eux se voient insidieusement éconduits et écartés des procédures; ce qui renforce leur sentiment d’exclusion. Le mécontentement de nombreux habitants s’exacerbe jour après jour. La connaissance de la population mauritanienne, via un recensement, est pourtant nécessaire. Elle est même souhaitable. Mais elle ne peut et ne doit s’effectuer par des procédures d’exclusion d’une partie de la population. La responsabilité des pouvoirs publics est engagée. L’Etat doit impérativement et rapidement – pour éviter une crispation durable – revoir les conditions de la mise en oeuvre du recensement. Personne ne conteste l’utilité et la pertinence de cette démarche pour une nation qui prétend être moderne. Si les exclusions, dénoncées par ailleurs par de nombreux partis politiques d’opposition, des organisations des droits de l’homme et d’imminents représentants de la société civile, perdurent, le risque d’une rupture durable entre les mauritaniens est grand. Pour sortir de ces inutiles et dangereuses confrontations dont rien, pour le moment, ne présage la fin, il convient de repenser à la réorganisation de ce recensement en y associant toutes les composantes du pays et en promouvant une véritable et juste sensibilisation dans toutes les langues nationales.
Les mauritaniens, quelque soit leur origine ethnique et leur lieu de résidence, sont très attachés à leur pays. Le processus en cours est en train de créer les conditions d’une redoutable confrontation civile. La partition n’a jamais été une option majoritaire chez les mauritaniens. Mais elle chemine doucement désormais dans certains esprits. Elle n’est pas toutefois la voie que j’encourage personnellement. Soutenue et encouragée par les ennemis du pays, elle exposerait à terme la Mauritanie à une rupture dont les conséquences sociales, politiques et économiques seront désastreuses. Si elle devient inévitable -pour quelque raison que ce soit- il serait sage d’éviter ce qui a pu se produire dans d’autres pays africains et qui s’est traduit par des guerres civiles et des milliers de morts. Comme des gens sages et réfléchies, les mauritaniens devront alors réussir à construire ensemble et en commun accord une séparation pacifique qui épargnerait des vies humaines et faciliterait la construction future d’un partenariat efficace.
Je ne suis évidemment pas naïf en écrivant ces lignes. Mais j’ai encore confiance en l’intelligence des mauritaniens et en leur capacité à se parler et à éviter le pire. Ils doivent collectivement méditer sur les conséquences des évènements douloureux des années 80 qui les ont profondément divisé et dont les cicatrices sont encore visibles. La prière de Kaédi, organisée en présence du Président-candidat Mohamed Ould Abdel Aziz, ne doit pas être un acte vain. Les indemnisations des veuves et leurs ayants droits ne doivent pas être des dépenses inutiles dont on ne tire aucune leçon. Les nombreuses personnes, militaires et civils, ne doivent pas avoir été tuées pour rien. Les efforts de réconciliation entrepris ne doivent être vains. Ils doivent être amplifiés…
Plutôt que la rupture définitive, oeuvrons pour une réelle stabilité en construisant ensemble les conditions d’une véritable et juste cohabitation entre les mauritaniens, dans un pays démocratique où le mérite devient le seul facteur d’ascension.
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